samedi 23 novembre 2013

Le mouton

Un chapeau reflétant mon esprit atypique,
Une barbe touffue, car je suis un artiste,
Et une lavallière car si, vraiment, j’insiste :
J’ai une âme d’artiste, bohème et excentrique.

Ah, j’allais oublier mes lunettes carrées,
Signe, vous le savez, d’originalité,
Et puis mon pantalon vert-pomme acidulé
Soulignant ma très forte personnalité :

Je suis, n’en doutez plus, un être décalé,
Un esprit sans pareil, fantasque et singulier,
Un caractère unique, et bouillonnant d’idées
(Si je n’étais modeste, je dirais un surdoué).

Ma grandiose existence, ma noble destinée
Se déroulent ici, dans un écoquartier
Muni de bâtiments tous écobrevetés
Avec tri des déchets éco-optimisé.

Je m’y tiens informé des derniers éco-gestes
Qui, en diminuant mon empreinte carbone,
Démontrent que j’agis pour sauver la planète.
Et puis tous les trois mois je change de smartphone.

En écocitoyen éthique et responsable,
J’achète uniquement des produits équitables
Flanqués du beau label « Développement durable » ;
Je suis, vous le voyez, une âme charitable,

Dont l’éventail des dons, des grâces et des bontés
Dépasse largement ma belle éco-conscience :
Par mon esprit critique et par ma clairvoyance,
Je suis l’incarnation d’une lucidité

Qui me confère un rôle d’éveilleur des consciences :
Ayant fait HEC je sais ce que je dis ;
Etant très diplômé j’ai très bien tout compris ;
Chacun gagnerait donc à écouter ma science,

A m’approuver avec respect et déférence,
A s’extasier de mon immense intelligence,
A dire Amen à mes appels à la prudence.
Car oui, mes frères, l’heure est à la vigilance :

Les Saintes Ecritures, enfin Libération
M’apprennent avec effroi que le péril fasciste
Sous les dehors trompeurs d’un parti populiste,
Fondé en 72, de collaboration,

Menace notre pacte et notre cohésion.
Misant sur l’ignorance de nos plus sombres heures,
Flattant les bas instincts et surfant sur les peurs,
Il multiplie mensonges et simplifications ;

Mais grâce aux cours d’Histoire de mon Libération
J’ai appris à déjouer leurs manipulations :
Je sais qu’eux au pouvoir, toute l’immigration
Serait déportée en camps de concentration.

Oui, j’ai compris derrière leurs désinformations,
Leurs falsifications, leurs intoxications,
Que tous leurs amalgames et stigmatisations
Annonçaient un projet d’extermination.

Quoi ? Ne flairez-vous pas ce parfum d’années trente
Préludant au retour d’Hitler, Vichy, Papon ?
République en danger, relents nauséabonds !
N’éprouvez-vous donc pas une froide épouvante

Devant ces électeurs, ces beaufs intolérants,
Ces salauds sans cerveau, sans âme, sans culture,
L’esprit plein de fantasmes et de caricatures ?
Ne voyez-vous donc pas comme ils sont méprisants ?

Ne sentez-vous donc pas la haine qui les ronge,
Leur hargne, leur fureur, fruits de leur ignorance ?
Ecoutez leurs discours saturés de violence,
Leurs insultes infamantes, leurs calomnies immondes !

Mais oublions ces porcs, ces franchouillards moisis,
Et rendons-nous plutôt au Mac Val de Vitry,
Espace d’émergence pour œuvres originales
Dans un contexte fort de mixité sociale :

Admirons en silence ce caca de Basquiat,
Prosternons-nous devant ces sacs plastiques en tas,
Glorifions cet amas de béton et gravats,
Et gavons-nous à mort de merda d’artista !

Puis une fois sortis de ce lieu enivrant,
Le cerveau bouillonnant de joie et de gaieté,
Et l’esprit élevé par toutes ces beautés,
Faisons un tour en ville et rencontrons les gens ;

Oui, comme les Inrocks allons dans les cités
Constater qu’il n’y a pas d’insécurité,
Que la concorde y règne, et que loin des clichés,
Le vivre-ensemble, ici, devient réalité.

Ouh là ! Euh… pas longtemps, car la nuit va tomber…
Ca suffit ! Rentrons vite à Saint-Germain-des-Prés !
Ah, ça va mieux ! Enfin… euh… je suis soulagé…
Euh, quoi, que dis-je ?… Ah oui : « Vive la diversité ! »

Voilà, c’est ça, et puis : « Il n’y a dans les cités
Ni communautarisme, ni insécurité » ;
Le « chaos des banlieues » est un mythe inventé
Par quelques vieux réacs, tout recroquevillés :

Nos gouvernants plutôt que de stigmatiser
Les violeurs, les tueurs, la petite délinquance,
Feraient mieux de s’en prendre à une vraie violence :
Celle des parents fous qui mettent des fessées.

A-t-on réalisé l’intense traumatisme
Que ressent un enfant qui prend une fessée ?
Il faut donc en urgence et en priorité
Combattre sans merci ces actes de sadisme ;

Nous y consacrerons tout l’effort de justice ;
Les violées attendront, les torturées aussi ;
Les assassins prendront seulement du sursis
Pour céder leur place aux auteurs de ces sévices

Qui y retrouveront les délinquants routiers,
Eux aussi grands fléaux de notre humanité
Qui se mettent en tête, non mais a-t-on idée ?
D’aller plus vite que la norme autorisée.

Voilà les criminels les plus préoccupants ;
Il faut s’y attaquer sans faiblir et aussi,
Au mépris du danger, combattre les nazis.
Comment ça ce n’est pas le danger du moment ?

Ah, que j’ai en horreur le négationnisme !
J’entends le fait de nier les crimes du fascisme
Ou de banaliser les horreurs du nazisme.
Pardon, que dites-vous ? J’oublie le communisme ?

Comment ça le goulag ? C’est un point de détail !
Femmes, enfants torturés ? Juste un point de détail !
Et les gaz asphyxiants ? Oh là, que de détails !
Cent-vingt millions de morts ? Merde à la fin : détails !

Que dites-vous ? Peine de mort pour les mineurs ?
Et puis aussi, semaine de quatre-vingts heures ?
Payée nada, et en fusillant les râleurs ?
Que fait la CGT ? Fermez-la, emmerdeur !

Quoi, encore ? Viols de masse ? Arrêtez les détails !
Famine, cannibalisme ? Oh, trêve de détails !
Déportations de masse en wagons à bétail ?
C’est un point de détail ! Juste un point de détail !

Tenez-vous le pour dit, et répétez-le bien :
La communisme n’a pas de sang sur les mains !
Et comme disait Sartre, un grand homme de bien :
Tout anticommuniste est un ignoble chien !

Viva Che Guevara, Lénine, Mao, Pol Pot !
Cessez de calomnier ces hommes bienfaisants,
De salir la mémoire de ces gens innocents,
Et dénoncez plutôt les vrais, les grands despotes :

Dans notre société la femme est opprimée
Victime d’un complot facho-patriarcal
Visant à promouvoir la domination mâle
Et à perpétuer les inégalités :

Ces fumiers de Français, en plus d’être racistes
Et de flirter avec des partis populistes,
Ont l’esprit saturé de préjugés machistes,
D’idées moyenâgeuses et de clichés sexistes.

J’en veux pour preuve, entre autres, un constat alarmant :
Quatre-vingt-dix pour cent des gens interrogés
Sont si endoctrinés qu’ils persistent à penser
Qu’il faut être une femme pour être une maman.

D’autres, encore plus givrés, estiment qu’un enfant
Se porte d’autant mieux qu’il a ses deux parents ;
Pas un, pas trois, pas huit, non, juste deux parents,
Equipés, de surcroît, de sexes différents.

Il faut de toute urgence tuer ces préjugés !
Innover, balayer ces idées arriérées !
Abolir le vieux mythe des corps différenciés
Et la fable de la complémentarité !

Briser le monopole de la reproduction
Que les hétéros croient leur être réservée
Pour faire reculer les inégalités
Et en finir avec les discriminations !

Adoptons sur l’humain un regard non genré !
Cessons de le voir comme un être sexué
(Tout en nous assurant avec férocité
Que les quotas de femmes sont partout respectés).

Et marions les homos, même contre leur gré
Pour que les hétéros, ces salauds d’enfoirés
Cessent enfin, ces ringards, de se constituer
Un monopole sur le droit de divorcer.

Et de toute façon c’est le sens de l’Histoire ;
Saint Progrès le commande, comme Sainte Télé,
Et c’est la volonté de Sainte Egalité :
Je ne peux qu’être pour, applaudir et y croire.

Pour, je suis toujours pour, pour l’approbation,
Pour dire oui à tout, et sans hésitation,
Au nouveau, au progrès et à l’innovation
A ce qui bouge bien, aux bonnes vibrations ;

Je suis pour avancer et aller de l’avant,
Bouger, évoluer et vivre avec son temps,
Positiver, sourire, et puis aimer les gens
(Sauf, bien sûr, ceux qui pensent un peu différemment).

J’adore mon époque, oui, j’aime à la folie
La convivialité, les projets citoyens,
Les débats sur le web, riches en contacts humains,
Et je jouis quand j’entends le mot « démocratie » ;

Je pâme quand j’entends le mot « égalité »,
Je frétille à l’idée de solidarité,
Je prends mon pied dans le soutien aux sans-papiers,
Mais l’orgasme c’est quand on me dit « parité ».

Venez, rejoignez-moi dans mon monde enchanté
Où tout est tolérance, amour, diversité,
Et conduisons ensemble avec ténacité
La lutte du progrès contre les préjugés.

Ensemble nous serons l’humanité nouvelle,
Pétrie de féminisme, ivre de parité
Sportive et solidaire, cent-pour-cent connectée,
Tweeteuse citoyenne, engagée et rebelle.

Nous formerons ensemble un puissant collectif
De tweeteurs philosophes, tweeteurs écoptimistes,
Tweeteuses vigilantes, tweeteuses antiracistes,
D’esprits indépendants, puissants et créatifs ;

Nous nous glorifierons de nos idées nouvelles,
Nous nous pavanerons dans nos belles nuées,
Et veillerons surtout à ne jamais croiser
Le fasciste, l’odieux, le scandaleux réel.