dimanche 19 janvier 2014

Evidemment



« Le moderne est sans discussion.
C’est cela d’abord, et non qu’il soit bon ou mauvais, qui en fait une barbarie totale. »
Philippe Muray


Notre époque, qui est celle du renoncement à toute pensée critique, a trouvé un moyen bien à elle d’exprimer sa sottise satisfaite. L’effondrement du discernement, la ruine totale de l’entendement qui caractérisent la plupart des anthropoïdes modernes s’incarnent à merveille dans la locution-réflexe qu’ils emploient dès qu’on leur demande leur opinion ; une locution qui leur tient lieu d’argument, de raisonnement et, pour tout dire, de pensée. Une locution qui, mieux que toute autre, traduit leur crétinisme replet, leur ignorance arrogante, la torpeur délirante de leurs cerveaux. Une locution qui, à chaque fois qu’on l’entend, signifie que la pensée est arrivée au bout de son avachissement, et n’en reviendra pas. Une locution qui signe la débâcle de l’intelligence humaine, la fin de toute perspicacité, de toute clairvoyance, et devrait donc sonner comme une terrible catastrophe aux oreilles de toute personne nourrissant un peu d’estime pour le genre humain. Une locution qui — on le verra, le paradoxe n’est qu’apparent — s’entend davantage dans la bouche des « élites », des « intellectuels » et des classes prétendument cultivées, que chez les classes populaires. Cette locution, c’est « évidemment ». Le confort intellectuel a trouvé son adverbe. « Etes-vous pour le mariage gay ? Evidemment ». « Croyez-vous au tabagisme passif ? Evidemment ». « Marine Le Pen est-elle raciste ? Evidemment ». « L’immigration massive est-elle une chance pour la France ? Evidemment ». « L’Union européenne est-elle une chance pour l’Europe ? Evidemment ». « L’euro est-il éternel ? Evidemment ». « Les femmes sont-elles invisibles dans notre société ? Evidemment ». « Véhiculons-nous des stéréotypes sexistes ? Evidemment. » « Pratiquons-nous la discrimination au quotidien ? Evidemment ». « Les frontières sont-elles synonymes de repli sur soi et de xénophobie ? Evidemment ». « Le réchauffement climatique est-il causé par l’homme ? Evidemment ».
Voilà comment des gens qui ne se renseignent jamais sur rien, qui ne réfléchissent à rien, des gens dont l’activité intellectuelle se borne à réciter bien scolairement les évangiles médiatiques, se créent des certitudes aussi inflexibles qu’infondées. Inflexibles parce qu’infondées. Leurs « opinions » n’étant le fruit d’aucun raisonnement, elles sont par nature incompatibles avec toute attitude dialectique. Elles ne sont nées ni d’une discussion, ni d’une démonstration, mais d’une soumission. D’une adhésion servile au consensus du moment. Il est donc vain d’essayer de les infléchir par des arguments. On ne discute pas une évidence.

Il faut bien comprendre que l’approbation par ces gens de la doxa se fait sans qu’il exigent de preuve ; que leur seule boussole se nomme consensus ; qu’il leur suffit de voir une étiquette « Progrès », « Egalité », « Tolérance » ou « Droits de l’Homme » collée sur l’idée qu’on leur présente pour immédiatement l’approuver, sans l’examiner plus avant ; et qu’en conséquence, tenter de les contredire en se plaçant sur le terrain des idées, des arguments et des faits, c’est tout simplement être hors-sujet. Leur assurance est proportionnelle à leur ignorance ; leurs convictions se passent d’explications ; « évidemment » est leur seul argument. « C’est mon intime conviction », voilà ce qu’ils répondent invariablement à leurs objecteurs, sans que ces derniers ne songent à leur faire remarquer que cela peut se traduire par : « Le monde est tel que je le décrète », ou encore : « Je prends mes fantasmes pour des réalités », toutes choses relevant davantage du principe de plaisir et du caprice infantiles que de l’observation et de l’analyse adultes…
La seule façon de les faire changer de ce qu’ils croient être leur opinion, et qui n’est que le radotage gâteux de ce qu’on leur a intimé de croire, c’est de déplacer le consensus. Que leurs maîtres à non-penser leur indiquent de nouvelles idoles à adorer, et de nouveaux salauds à lyncher ; alors, ils brûlent sans vergogne ce qu’ils adoraient la veille, et glorifient sans réserve ce que la veille encore ils détestaient passionnément. Et ils ne s’aperçoivent même pas de leur contradiction, puisqu’ils ne cherchent jamais à comprendre pourquoi ils applaudissent ou haïssent…
Dans cette mesure, même leur rébellion est une soumission : ils ne contestent que ce qu’on leur dit de contester, n’engueulent que ceux qu’on leur dit d’engueuler (ainsi le tueur en série Che Guevara est un héros, et Marine Le Pen une crypto-nazie). Ces indignés sur commande, ces moutons sans pitié ne recherchent pas la cohérence, encore moins la compréhension : leur seul souci, c’est de se percevoir comme de bons petits soldats du Progrès, de bons petits dévots du Moderne, des disciples irréprochables du Bien certifié conforme. Rien ne les enivre davantage que de s’imaginer à l’avant-garde des plus nobles combats pour l’humanité tandis qu’ils ressassent les poncifs moisis, les concepts obsolètes, les « analyses » congelées des robots des médias et de la politique, et se font ainsi les relais de leurs propagandes toujours ineptes, souvent nuisibles. Mais peu leur importe la vérité, du moment qu’ils sont fiers. Peu leur importe de cautionner des horreurs, du moment que leur ego frétille.

L’apogée de cette agitation narcissique est atteint dans les festivals pseudo-philanthropiques, les festins contre la faim, les bamboulas anti-racistes, les Sida-Festivals et autres Myopathes-Shows où les humanistes appointés que l’on voit plastronner sur scène ont bien du mal à dissimuler, derrière un altruisme trop ostentatoire pour être honnête, la formidable vanité qui les anime. Tout boursouflés de fatuité, tout épatés de leur bonté, ce ne sont ni les Droits de l’Homme, ni la Tolérance, ni la Diversité, ni l’Autre sacro-saint que ces Tartuffe célèbrent : c’est eux-mêmes. « Regardez comme je suis généreux ! » « Regardez, je prends un myopathe dans mes bras ! » « Je suis contre la faim et contre la misère, épatant, non ? ! «  Je préfère la paix à la guerre » et autres déclarations innovantes. Avec, parfois, des comportements étonnants, comme par exemple celui de ces gens qui arborent fièrement sur le torse un petit ruban rouge pour signifier qu’ils sont contre le sida. On est bien content pour eux, mais qui est pour le sida ? Qui s’en réjouit ? Qui connaît d’affreux pro-sida auxquels il faudrait opposer ce glorieux ruban rouge ? Y a-t-il des gens qu’il faudrait convaincre que le sida, c’est pas bien ? Existe-t-il des partisans du sida contre lesquels il faudrait mener une lutte sans merci ? Pas que je sache. Dès lors, à quoi sert ce ruban rouge ? En quoi les distingue-t-il, ces enfonceurs de portes ouvertes ? Quelle particularité croient-ils ainsi afficher ? Se trompe-t-on de beaucoup en avançant que ce ruban agit sur eux comme un brevet de vertu, une attestation de leur héroïque engagement contre le sida ? Une piteuse légion d’honneur (mais c’est un pléonasme) avec laquelle ils se masturbent le narcissisme et tentent de conjurer leur vide existentiel ? Le plus simple, finalement, serait peut-être de leur poser la question… et, surtout, de bien écouter leur réponse…
Si ces bataillons de soldats anti-sida sont ridicules, au moins ne font-ils aucun mal. Leur bienveillance bidon, leur fausse générosité ne causent de tort à personne. Tous les philanthropes de salon ne peuvent hélas pas en dire autant. Il en est en effet dont la satisfaction des appétits narcissiques crée de grands malheurs. Je pense notamment à ces amoureux des sans-papiers, à ces indignés balaskoïdes qui, pour se donner l’illusion de s’intéresser à autre chose que leur nombril, défilent tapageusement dans les rues en beuglant « Nous sommes tous des sans-papiers ! » (chiche ?) et alternent avec un rare talent pleurnicheries et vociférations, tout en traînant derrière eux leur bétail à compassion — je veux dire leurs sacro-saints clandestins. C’est un spectacle des plus pénibles que celui de ces nantis qui, pour se donner bonne conscience, exhibent façon trophée des hommes et des femmes dont l’immense tragédie mériterait d’être traitée avec respect, pudeur et discrétion, soit l’exact contraire de l’attitude bruyante et hystérique de ces forcenés.
Comme toujours, la forme est le reflet du fond : les gesticulations et jappements de ces engagés enragés sont incompatibles avec leur prétendue compassion. La compassion véritable, en effet, ne suscite pas l’ivresse qu’on lit sur leurs visages, dans leurs gigotements, dans leurs hurlements infatigables. La commisération s’accommode mal de l’agitation. Ces gens prétendent s’associer aux douleurs des clandestins, mais on les voit animés d’une transe, d’une fièvre, d’une effervescence festive pour le moins hors-sujet… Sauf si on s’avise que le vrai sujet, le seul qui les intéresse et les mobilise, c’est eux-mêmes. Comment ? Quoi ? Je suis excessif ? Ce que je dis est affreux ? Je n’y suis pas du tout ? Eh bien je défie quiconque de me montrer un seul, je dis bien un seul échange de regards bienveillants entre ces pauvres sans-papiers et leurs défenseurs autoproclamés. En attendant, personne ne m’empêchera de constater que jamais ces crétins lyriques ne personnalisent leur compassion ; jamais ils ne s’intéressent à l’humanité concrète, à l’individualité de leurs protégés. Ceux-ci sont des sans-papiers, mais ils ne sont que ça : ils n’intéressent nos philanthropes homologués que dans cette mesure. Assignés à cette condition superficielle, toute consistance, toute épaisseur leur est déniée. L’Autre, l’Autre, nos pleureuses médiatiques n’ont que ce mot à la bouche, mais c’est un pur concept, une notion abstraite, une étiquette collée sur des gens qu’ils ne regardent jamais réellement. Ils sont trop occupés à jouir du spectacle qu’ils se donnent à eux-mêmes, à célébrer leur héroïsme, à se glorifier de leur humanisme. Tout frissonnants d’ivresse narcissique… Les sans-papiers ne sont, dans cette affaire, que leurs faire-valoir. Exploités, décidément, jusqu’au bout… passeurs, trafiquants d’être humains, mafias, avocats pleins aux as… associations gueulardes… show-biz en renfort… toute la belle petite chaîne de la philanthropie, en somme… Il y aurait tant à dire sur le business de la fausse compassion… Sur les dividendes de la charité spectacle… Sur les contradictions, aussi, de ces humanistes automatiques qui radotent depuis quarante ans que les déboires des pays du tiers-monde sont dus à la colonisation (il faudra un jour leur expliquer que tous les pays en difficulté n’ont pas été colonisés), mais ne s’aperçoivent pas que leurs propres discours sont saturés de colonialisme.
Ainsi, plutôt que d’appeler les pays d’où viennent ces sans-papiers à mettre en œuvre des politiques de développement ambitieuses, qui leur épargneraient les déracinements, les prises de risque invraisemblables qu’on sait et pour certains, la mort, ils préfèrent engraisser les passeurs et autres exploiteurs de la misère humaine. Comme si le seul salut de ces clandestins était en France. Comme si ces gens, comme si ces peuples étaient incapables de s’en sortir par eux-mêmes. Comme si leur seul horizon possible était l’assistanat perpétuel. L’indignation de ces magnifiques repose sur un postulat aussi prétentieux que méprisant : certains peuples ne peuvent pas s’en sortir sans eux. Pourquoi ? Seraient-ils idiots ? Faibles ? Incapables ? Demeurés ? Infoutus de se développer ? Tout cela suinte l’arrogance néo-coloniale.
Mais ne le leur dites pas : ils sont allés trop loin dans leur engagement pour vous entendre. Ils y ont cru, ils se sont engagés éperdument, ils ont milité comme des fous, certains y ont même forgé leur raison d’être : ils ne peuvent plus revenir en arrière. C’est aussi, c’est surtout une question de fierté, et de paresse intellectuelle : il est toujours vexant de reconnaître qu’on a été dupé, et toujours fatigant de substituer la pensée critique à la récitation de slogans. Quand quelqu’un s’est trompé mais est trop sectaire pour le comprendre ou trop orgueilleux pour l’admettre, la seule solution qui lui reste est la fuite en avant dans son erreur. Faire la sourde oreille à tout ce qui pourrait contredire les falsifications sur lesquelles repose sa « pensée ». Refuser obstinément d’entendre ce qui ne cadre pas avec ses théories et son prêt-à-penser. Escamoter des pans entiers de la réalité pour s’épargner la blessure narcissique de reconnaître qu’il a eu tort, et l’effort éprouvant d’exercer, enfin, sa lucidité. « Refuser de voir quelque chose que l’on voit, refuser de voir quelque chose comme on le voit », ainsi que Nietzsche définissait le mensonge. Quitte à soutenir, par son aveuglement volontaire, les pires horreurs…
Ainsi des partisans du communisme qui crurent, peut-être de bonne foi, les promesses insensées de cette utopie, mais nièrent ensuite avec la plus grande énergie les atrocités que son application concrète engendrèrent. Pourquoi ? Si l’on peut comprendre que des gens se laissent séduire par un discours qui flatte leur ego (« l’Homme est naturellement bon et partageur, c’est la société qui le corrompt »), leur promet le paradis sur Terre (« l’avenir radieux, c’est maintenant ») et leur confère une posture morale avantageuse (« je suis du côté des ouvriers opprimés »), on conçoit moins aisément qu’ils persistent à l’approuver quand il produit l’exact contraire de ce qu’il annonce : déchaînement d’une barbarie inouïe, exacerbation des pires dispositions humaines à la cruauté, détresse généralisée, et oppression sans précédent de la classe ouvrière (exécutions massives de grévistes, déportations, famines organisées, etc.). Pourquoi certains journalistes, habités comme on sait d’un irrésistible devoir d’informer, insultèrent-ils ceux qui témoignaient de l’horreur des camps ? Pourquoi recoururent-ils aux calomnies les plus abjectes pour discréditer ceux qui décrivaient la tragédie communiste ? Pourquoi Le Monde, en 1975, traçait-il un signe d’égalité entre Soljenitsyne et Doriot, Déat, Laval ?
Si certains de ces journalistes étaient sans nul doute habités par une haine féroce de l’Homme, se délectant de couvrir par leurs mensonges l’injustice, la souffrance et le chaos ; si d’autres étaient des apparatchiks, des larbins, des prostitués qui tiraient un intérêt personnel à encenser et faire durer ce système criminel ; l’immense majorité d’entre eux ne nièrent les abominations du communisme que parce qu’il avaient investi leur crédibilité dans son éloge et ne pouvaient avouer, d’abord à eux-mêmes, leur colossale erreur. L’ego a son instinct de conservation… ses mécanismes de défense… qui, chez certains, confinent au gâtisme, comme chez le naufragé Mélenchon radotant encore que « le communisme n’a pas de sang sur les mains », ou chez ces syndicats en déroute ne parvenant plus à mobiliser que quelques grappes de bobos en mal de folklore révolutionnaire et s’offrant, entre le brunch et le cinoche, leur petit vertige militant. C’est un plaisir des plus vifs que d’observer ces ringards se raconter qu’ils sont à la pointe du progrès, tandis qu’ils persistent à envisager le monde à l’aide de concepts morts depuis trente ans, et de grilles d’analyse tellement obsolètes que même les clones de Sciences Po ont fini par y renoncer. C’est une délectation de les voir multiplier les misérables manœuvres pour se faire croire qu’ils existent encore, et se vautrer de plus belle à chaque fois.
Le pitre Mélenchon est à cet égard un spécialiste, lui qui encore récemment vantait avec aplomb le succès de je ne sais quelle manifestation, tandis que derrière lui les quelques dizaines de bobos gogos ayant répondu à son appel s’agitaient dans un cadrage serré pour donner l’illusion d’être des milliers. Ainsi espéraient-il maquiller leur énième fiasco en réussite. Mais les bonnes vieilles méthodes staliniennes de falsification des faits et des images ne marchent plus — ou plutôt, elles requièrent un peu plus de finesse que jadis… L’escroquerie fut vite révélée… Mélenchon s’enfonça encore un peu plus dans le ridicule, son élément naturel…
Notre époque, si avare en clarifications, nous aura au moins offert ça : la fin de l’imposture communiste. Il était temps. Il était grand temps que des formations se réclamant sans vergogne d’une idéologie qui a fait tant de mal — et qui n’a fait que ça — reçoivent la fessée qu’ils méritent. Il était temps que les ouvriers se détournent d’un système qui fut en réalité, derrière les discours mensongers de ses zélateurs, le pire ennemi de la classe ouvrière partout où il fut appliqué. Les rentiers du syndicalisme institutionnel en déroute pourront toujours aboyer, rugir, vitupérer contre ceux qui se mobilisent sans eux et massivement, ils ne les feront pas revenir. Tout au contraire : leur fiel et leurs sarcasmes envers ceux qu’ils sont censés protéger ne font que confirmer que leur combat, ce n’est pas pour les ouvriers qu’ils le mènent, mais pour leur syndicat. Ou pour leur parti. Et pour les petits avantages matériels qui vont avec… Ces prétendus défenseurs des ouvriers vont même jusqu’à organiser des contre-manifestations pour concurrencer ceux qui se passent très bien d’eux. Qu’est-ce que ça signifie ? Comment peut-on prétendre être attentif au sort des ouvriers et non seulement ne plus les écouter, mais leur contester toute légitimité à se représenter eux-mêmes ?

Nous avons là l’illustration flagrante d’un phénomène fréquent chez les militants politiques (ou assimilés) : le passage de la défense d’idées à la défense d’un parti. Pour nombre de militants, en effet, les motivations glissent insensiblement, mais irréversiblement, du combat pour des valeurs au soutien inconditionnel à une formation politique, même si celle-ci bafoue continuellement les motivations initiales de l’adhésion. Très vite, le parti prime les idées. Les enjeux stratégiques et électoraux, certes incontournables, deviennent tout. L’idéalisme laisse place au corporatisme. Le combat se dissout dans le plaisir d’être entre-soi… L’entre-soi, ce poison pour la pensée, où chacun se conforte dans ses illusions et ses sottises… Nulle part ailleurs qu’en matière de politique ne s’illustre mieux cette action dissolvante du groupe sur la pensée critique. Mais la forme la plus spectaculaire et la plus cocasse de cette dérive se trouve encore chez les perroquets de la gôche divine, tous ces sclérosés du bulbe qui croient très malin de déclarer qu’ils votent « naturellement » à gauche, qu’ils « voteront toujours socialiste parce qu’ils ont toujours voté socialiste » (argument puissant), ou encore qu’ils sont de gauche « par tradition familiale ».
Il est assez savoureux d’entendre des gens qui passent leur temps à fustiger le conservatisme et à exalter le sacro-saint changement (notamment en matière familiale, comme on l’a vu cette année), invoquer la tradition familiale pour justifier leur vote. Car qu’y a-t-il, en réalité, de plus conservateur que de conditionner son vote à une quelconque tradition familiale ? Qu’y a-t-il de plus nostalgique ? De plus passéiste ? De plus arc-bouté sur des conceptions dépassées, pour reprendre des expressions qui les horripilent ? Qu’y a-t-il, même, de plus traditionaliste ? Il faudrait le leur demander, à eux qui ne cessent de cracher sur l’attachement aux traditions alors qu’ils le pratiquent de la manière la plus caricaturale et la plus absurde. Où est-il, leur magnifique goût du changement ? Où est-elle passée, leur frénésie de nouveauté ? Que font-ils de leur passion de remettre en cause les schémas de pensée traditionnels ? De déconstruire les stéréotypes ? De balayer les idées reçues ? De sortir des sentiers battus ? De bouger, d’innover, d’aller de l’avant ? Où est-elle, leur frénésie de déconstruire le modèle dominant ? Et où est-elle, pour tout dire, leur liberté de pensée ?
Ces grands esprits ne cessent de parler d’émancipation, de tolérance et d’ouverture d’esprit, mais ils sont les êtres les plus sectaires, les plus dogmatiques, les plus intolérants qui soient. Et les moins libres. Uniformisés jusqu’au délire, prisonniers du conformisme de leur milieu, de leur paresse intellectuelle et de leur fierté, ils ne pourront jamais admettre qu’ils ne comprennent plus rien à ce qu’ils croient être leurs opinions. Leur langage formaté ne décrit plus rien, leurs concepts scolaires sont absolument stériles, plus rien ne rentre dans leurs grilles d’analyse obsolètes, les étiquettes saugrenues qu’ils collent sur leurs adversaires se détachent instantanément, mais ils ne peuvent le reconnaître sous peine de se discréditer et, surtout, de voir tout leur monde s’écrouler. Alors ils s’adonnent à une surenchère délirante dans le n’importe quoi, à des bafouillages de plus en plus incohérents, à des insultes de plus en plus absurdes envers ceux qui mettent en évidence leur chaos mental. Ils s’affolent, ils se crispent, ils se raidissent, et tentent par tous les moyens — y compris juridiques — de mettre leur représentation du monde à l’abri de toute critique ; c’est qu’ils sentent bien que celle-ci est trop fragile et insoutenable pour résister au moindre examen lucide. D’où leur extrême agressivité envers ceux qui émettent des réserves, même infimes, sur leur vision des choses. D’où leur travail inlassable pour les faire taire, en leur coupant la parole, en les empêchant d’aller au bout de leurs explications, en les harcelant d’interventions parasites, de ricanements et autres sarcasmes pendant qu’ils s’expriment. D’où leur recours frénétique à la caricature, à la calomnie et à l’insulte pour disqualifier leurs contradicteurs (chez des gens, répétons-le, passant leur temps à donner des leçons de tolérance, de fraternité et à exalter la diversité).
L’énergie qu’ils pourraient utiliser à profit pour mettre à jour leur logiciel et se donner une chance d’enfin comprendre ce qui se passe, ils préfèrent l’investir dans la défense obtuse d’un système d’explication du monde complètement dépassé. La férocité, d’ailleurs, avec laquelle ils le défendent, allant jusqu’à nier des pans entiers de la réalité, démontre qu’il s’agit non plus à proprement parler d’opinions, mais de dogmes. Comment, sinon, nommer des « opinions » qui ne supportent pas la moindre remise en question et qui, face à la contradiction, privilégient systématiquement la condamnation sur l’argumentation ? Nous ne sommes plus, avec ces gens, dans le domaine du rationnel ou du débat d’idées ; nous sommes dans le domaine de la religiosité (à ne pas confondre avec le religieux, éminemment respectable a priori) et de l’esprit de secte. Il n’est pas possible d’en douter quand on entend une apparatchik moisie du Parti Socialiste de Droit Divin déclarer sur un plateau de télévision : « Je suis Socialiste, et je le resterai quoi qu’il arrive ». Quoi qu’il arrive. Et elle en est fière. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’y a-t-il de plus borné, de plus buté, de plus obtus, bref, de moins intelligent que le soutien inconditionnel à un parti ? Où est la cohérence ? Où est la pensée ? Où est l’analyse des faits, de la doctrine, du bilan ? Où est l’examen de l’action concrète ? Viendrait-il à l’idée de cette écervelée de se demander si le socialisme pour lequel elle se bat (moyennant, on l’aura compris, quelque rétribution…) a encore quelque chose de commun avec celui pour lequel elle s’est engagée ? D’aller voir si le nom n’aurait pas, par hasard, survécu à la transformation du contenu ? On le voit bien : dans ces « engagements », intérêt personnel, esprit de troupeau et paresse intellectuelle se donnent la réplique inlassablement, et en viennent à abolir toute possibilité de renouvellement de la pensée.

Ce phénomène n’est bien sûr pas circonscrit à ce que les médiatiques et les politiques, jamais lassés d’agiter leurs concepts morts, continuent d’appeler « la gauche », comme si ce qu’ils désignent comme « la droite » ne suivait pas rigoureusement les mêmes orientations sur les sujets essentiels ; la ruine de la pensée, l’encroûtement de l’intellect et la cécité volontaire touchent tout autant cette droite fantoche devenue, de ce point de vue également, la sœur jumelle de la gauche.
Ainsi, de même que les dévots de la gauche s’enferment dans un déni de réalité confinant à la démence, les idolâtres de la droite postiche ne peuvent tenir leurs positions qu’en niant, minimisant ou s’empressant d’oublier la somme vertigineuse de renoncements et de trahisons de leurs champions. Ainsi persistent-ils à voir une « droite » dans un mouvement qui a mené une politique d’immigration plus massive que la prétendue gauche, introduit dans les lycées l’enseignement de la théorie du genre, démantelé l’enseignement de l’Histoire de France, asservi la France à des technocrates non-élus basés à Bruxelles (ainsi, en bons gaullistes, qu’aux intérêts crapuleux de l’OTAN), réduit vertigineusement les effectifs de la force publique, promu un laxisme judiciaire sans précédent (dont les mesures de la cauchemardesque Taubira ne sont que le prolongement), renoncé à toute exigence d’assimilation, laissé exploser le communautarisme, violé la démocratie via l’imposition en force de la Constitution européenne et laissé, par des abstentions complices, passer la loi autorisant le mariage homosexuel.
Cette affaire du mariage maboul est d’ailleurs celle où s’illustrent le mieux le corporatisme et l’engourdissement cérébral des petits soldats de la soi-disant droite. Elle porte à incandescence leurs capacités d’amnésie volontaire et de mauvaise foi. Avec eux, la duperie atteint des sommets, le déni du réel tient du prodige. Ainsi, ces gogos s’obstinent à voir dans cette formation un opposant crédible au mariage homosexuel alors que ses plus hauts cadres, et jusqu’à ses chefs, soit y sont favorables, soit entretiennent sur le sujet une ambiguïté pour le moins suspecte… Nicolas Sarkozy lui-même s’est longtemps interrogé sur la stratégie à adopter face à cette question ; son unique porte-parole de campagne, la bobo lugubre NKM, s’est courageusement abstenue lors du vote de ladite loi ; Luc Chatel, son ministre de l’Abêtissement national, a introduit dans les lycées l’enseignement de la théorie du genre, base idéologique des partisans du mariage homosexuel ; le chef de cette « droite » lui-même, l’humble et galant Jean-François Copé, a fini par avouer qu’il était pour le mariage homosexuel, après avoir squatté les caméras et les tribunes pendant des mois pour dire qu’il était contre. Quant au constipé Hervé Mariton, qui lui aussi s’est amusé comme un petit fou à jouer au résistant intransigeant pendant les manifestations d’opposition à ce mariage, il est gentiment rentré à la niche et se chargera de célébrer lui-même, en homme de convictions qu’il est, les unions permises par cette loi scélérate (que d’ailleurs aucun de ses amis résistants ne s’est engagé à abroger si d’aventure il en avait la possibilité). Voilà, entre autres trahisons, les exploits des usurpateurs, qui voulurent se faire passer pour de fervents opposants au mariage homosexuel quand leur seule motivation était de tirer un intérêt électoral de la douleur des gens.
Mais ces derniers ne sont décidément pas rancuniers : au lieu de s’offusquer de l’indécence de ces ignobles tentatives de récupération, la plupart font mine de n’avoir rien vu et continuent de révérer ceux qui les ont roulés dans la farine. Ainsi, non contents d’avoir été abusés, dupés, trahis, ils organisent eux-mêmes la perpétuation de leur propre cocuage. C’est là le savoureux supplément comique de notre époque : en d’autres temps, les populations bafouées de la sorte se seraient révoltées avec la plus grande énergie, et auraient fait payer très cher les auteurs d’une telle escroquerie. Aujourd’hui, nos bataillons de tartuffiés idolâtrent ceux qui leur pissent à la raie. Ils admirent ceux qui les méprisent. Après s’être enflammés pour des discours où pas une phrase n’était sincère, avoir pâmé devant des escrocs dégoulinants de cynisme, ces pigeons, loin de les sanctionner, redoublent de déférence envers eux.
Y aurait-il donc une volupté secrète à être cocu, pour qu’ils couvrent leurs cocufieurs avec une telle ardeur ? On dirait presque de la gratitude… « Oh oui, merci, cocufiez-nous encore un peu ! Allez encore ! Truffez-nous bien, merde ! Encore un peu farcissez-nous ! Cocufiez-nous à l’infini ! », voilà ce qu’il faut entendre dans leurs lamentables dénégations et leurs longs palabres pâteux. Ils sont là, sérieux comme des papes, avec leurs cornes qui crèvent le plafond, à nous expliquer doctement que non, pas du tout, ils ne sont pas cocus, c’est plus compliqué que ça, tu ne peux pas comprendre, en fait oui mais non mais c’est stratégique, vois-tu et autres baratins visqueux. Ils croient ainsi préserver leur fierté ; ils n’en sont que doublement ridicules. Certains, même, le sont triplement : ce sont ceux qui, à bout de circonlocutions, finissent par admettre leur duperie mais, pris alors d’une sorte de syndrome de Stockholm, se mettent à justifier le comportement de leurs cocufieurs, expliquent que ces derniers ont eu bien raison de les cocufier, qu’il y a là derrière une stratégie très subtile (qu’ils sont bien infoutus de nous expliquer), que d’ailleurs ils n’étaient pas du tout dupes, oh  non !, qu’ils savaient évidemment dès le début qu’on les cocufiait mais que ça ne les dérangeait pas, qu’ils étaient pour tout dire complices de leur propre cocuage, etc.
Tout cela est évidemment misérable ; je ne connais rien de plus affligeant que le spectacle de ces cocus embourbés dans leur défense de l’indéfendable, et s’enfonçant d’autant plus qu’ils s’agitent, façon sables mouvants… Leurs bafouillages entortillés, leurs sophismes navrants, leurs argumentaires spongieux se résument tous à une tentative désespérée de sauver la face, tentative non seulement vaine mais contre-productive.
Plus généralement, cette attitude reflète également que chez le bipède contemporain, la vanité a remplacé le sens de l’honneur : il ne lave plus l’affront, il le nie. Ou il l’euphémise. N’ayant plus le courage de défendre son honneur, il s’autosuggère qu’il ne s’est rien passé… Et il s’empresse de faire diversion, de détourner l’attention de lui-même, de braquer les projecteurs sur les turpitudes présumées des autres. Ainsi des larbins de la droite en panique qui, n’ayant plus de projet, plus d’horizon, plus rien d’autre à proposer que le lent suicide des nations orchestré actuellement par leurs sosies de « gauche », déploient une violence inouïe contre la seule personnalité politique bénéficiant encore d’une présomption de compétence et d’intégrité : Marine Le Pen. N’ayant jamais été en responsabilité, n’ayant donc pu trahir, et exhalant un parfum de sincérité pour le moins atypique dans le monde politique, cette femme inspire confiance et représente, pour un nombre sans cesse croissant de gens, un authentique espoir. Son plébiscite ne cesse de grandir, tandis que symétriquement croît la désaffection pour les partis autoproclamés « républicains ». Au point que les rentiers de la pseudo-alternance s’inquiètent : s’ils ne font rien, leur confortable situation pourrait bientôt être remise en question. Mais que faire ? Agir ? Désavouer les orientations désastreuses prises depuis plusieurs décennies ? S’exposer ainsi à la réprobation de leur milieu, et à la disgrâce médiatique ? Vous n’y pensez pas. Ils sont trop lisses, trop sages, trop avides de respectabilité et de flatteries pour oser donner à ce système, comme disait Dali, « le terrible coup de pied dans la jambe droite » qu’il mérite. De toute façon, même s’ils le voulaient, ils ne le pourraient pas : l’habitude de l’entre-soi les a rendus structurellement incapables d’imaginer un autre monde que l’enfer qu’ils ont créé. A force de végéter dans les mêmes foutaises depuis trente ans, leur cerveau s’est créé un référentiel bien anesthésiant, dont il ne sortira pas. Faute d’être force de proposition, il doivent donc être force de diffamation : dénigrer, salir, caricaturer leur opposante de la manière la plus mensongère et la plus abjecte. Il ne faut pas s’étonner de l’extraordinaire brutalité de leurs attaques, ni de leur bassesse : c’est là leur dernière chance pour circonscrire l’hémorragie d’électeurs…
Seuls les imbéciles, c’est-à-dire ceux qui sont incapables d’envisager le monde autrement qu’à travers le prisme dérisoire de l’analyse politique, verront dans ces propos un soutien en règle à Marine Le Pen. Seuls ceux qui ignorent qu’il existe un monde en dehors du militantisme et des débats préfabriqués des journalistes, piocheront laborieusement dans la batterie d’étiquettes qui leur tient lieu d’explication du monde, et me colleront rageusement celle qui traduit le mieux leur chaos mental. Seuls ceux qui ne peuvent « penser » autrement que dans les termes imposés par les attardés des médias, ni concevoir qu’une pensée s’élève au-dessus des enjeux politiques et idéologiques pour dire la vérité, bêleront comme des moutons bien dressés qu’ils sont : « Il défend Le Pen !! » (ce qui, dans leur cerveau atrophié par le formatage médiatique, signifie : « Il défend Hitler ! »). Les autres, ceux chez qui les réflexes conditionnés n’ont pas encore remplacé toute réflexion, et sont donc capables de lire un texte dans ses nuances, comprendront que Marine Le Pen m’intéresse ici non pas comme personnage politique, mais comme phénomène. Comme révélateur de la haine, de l’intolérance et du sectarisme de gens qui, précisément, ne cessent de lui imputer ce sectarisme, cette intolérance, cette haine.
Marine Le Pen est en effet la personne par qui les masques tombent. Elle confond les charlatans de la tolérance, les escrocs de la fraternité, les bedeaux de l’indignation-réflexe, les défaits de la pensée. Elle force les faux humanistes à sortir de leurs gonds et à avouer leur haine de la démocratie, leur exécration du peuple, leur refus de toute discussion, leur incapacité de respecter leurs contradicteurs et, plus que ça, d’accepter le principe même de contradiction. Avec elle, les philanthropes de salon révèlent leur vraie nature : leurs discours sirupeux deviennent torrents de fiel, leurs leçons de tolérance tournent à l’appel au meurtre (« il faut briser les os de Marine Le Pen, cette truie »), la modération qu’ils affichent dans le confort de l’entre-soi (le beau mérite) laisse place à une fureur débridée. Ces loups déguisés en agneaux ne cessent d’exhorter au respect, mais ils usent des procédés les plus irrespectueux, les plus vils, les plus répugnants envers leur adversaire. Insultes, calomnies, déformations des propos, caricatures diffamatoires et en dernier recours, fantasmes paranoïaques, procès d’intention, imputations à Marine Le Pen d’arrière-pensées totalitaires et de projets dictatoriaux… Tout cela par des gens qui, d’ordinaire, n’ont pas de mots assez durs pour condamner les délires conspirationnistes et autres théories du complot
A ceux qui émettent quelques doutes sur le fait que Marine Le Pen soit la réincarnation d’Hitler, ils reprochent d’être dupes d’une insidieuse « stratégie de dédiabolisation » — sans s’aviser que si dédiabolisation il y a, c’est que diabolisation il y eut, et qu’ils en sont manifestement eux-mêmes les dupes… Ce terme de « dédiabolisation » est d’ailleurs une terrible imprudence de la part des journalistes et des politiques qui, les premiers, utilisèrent ce terme ; mais ils ne semblent toujours pas s’en être aperçus… Quel formidable aveu, pourtant ! Quel aveu magnifique qu’il y eut bien une diabolisation, c’est-à-dire une stigmatisation féroce et délibérée à base de caricatures, d’enfumages et de mensonges pour faire échec à un parti qui, quoi qu’on en pense, gênait parfois un peu trop la nomenklatura… L’étymologie est formelle : sans diabolisation, pas de dé-diabolisation. Remercions donc ces journalistes et ces politiques pour leur effort de clarification — ce n’est pas vraiment dans leurs habitudes — tout en restant rêveur devant cet étonnant lapsus, cette étonnante ingénuité de la part de gens qu’on a connus plus prudents dans le choix des mots… Mais il faut dire que la panique et la colère ne sont pas vraiment propices au contrôle de son discours…
Ce qu’ils disent est littéralement n’importe quoi, mais ils n’ont pas le choix : pour ne pas perdre la face (du moins le croient-ils) et s’épargner une douloureuse remise en question, il leur faut préserver à toute force « la caricature dont notre haine a besoin pour sa justification » dont parlait Mauriac, et dont Marine Le Pen est de nos jours l’incarnation la plus emblématique. Tri des paroles pour ne retenir que ce qui corrobore leurs préjugés, extrapolations fallacieuses des propos qui les arrangent, stratégie de la sourde oreille pour ne pas entendre ce qui pourrait démentir leurs calomnies, refus obstiné de prendre en considération ce qui va à l’encontre de leur vision pré-établie : tous les moyens sont bons pour entretenir l’image fantasmatique d’un monstre (rappelons que ces gens sont aussi les premiers à appeler à ne pas stigmatiser et à condamner les amalgames et la haine). Pour certains, ces enjeux de fierté et de paresse intellectuelle se doublent d’un enjeu de survie : nombre de petits marquis de la politique ne doivent en effet leur « succès » et leur carrière qu’à l’agitation permanente de l’épouvantail du fascisme, du racisme et du néo-nazisme. Faute d’emporter une adhésion positive, ils doivent faire croire qu’un péril fasciste menacerait la démocratie (qu’eux-mêmes bafouent en toutes circonstances) et qu’ils seraient le seul rempart contre celui-ci, justifiant ainsi qu’on les reconduise ad vitam à leurs postes malgré leur incompétence, voire leur toxicité notoires. Ne pouvant être aimés pour ce qu’ils font (sauf par quelques cocus tendance masochiste, mais c’est leur affaire), ils se débrouillent pour être aimés contre un danger fasciste largement fantasmé — ce que le coton-tige Jospin, une fois retiré des affaires, avoua sans la moindre ambiguïté. Que la caricature se fissure, que  le visage s’affine, que la diabolisation ne fonctionne plus, et c’est tout leur fonds de commerce qu’il s’écroule : pas besoin d’aller plus loin pour comprendre leur fébrilité, leur raideur, leur violence…
Leur extraordinaire crispation est encore plus palpable au sujet de la Sainte Monnaie, je veux parler de Saint Euro, dont la moindre critique déclenche chez eux des réactions d’hystérie quasi-démentes. Impossible avec ces gens d’avoir un débat serein et argumenté sur ce qui apparaît de plus en plus comme un objet sacré (chaque époque a les dieux qu’elle mérite), une glorieuse divinité devant laquelle le seul comportement acceptable serait la prosternation bien basse et sans discussion ; toute autre attitude, notamment celle consistant à dresser un bilan critique de leur idole, étant considérée comme un authentique blasphème. Il faut voir l’animosité avec laquelle ils accueillent la moindre mise en doute des bienfaits de l’euro, et leurs tentatives inlassables de faire passer pour fous ceux qui envisagent une alternative à celui-ci.
On atteint sur ce sujet des sommets de dogmatisme agressif ; pourtant, une erreur serait de croire que tous les dévots de l’euro sont sincères. Bien sûr, nombre d’entre eux font partie de la grande famille des couillons, des perroquets bien dressés qui gobent docilement les stéréotypes de leur époque, nourrissent leur cerveau exclusivement de diarrhée médiatique et défendent par réflexe des choses qu’ils n’ont jamais pris la peine de comprendre ni même de regarder.
Mais il en est dont la défense inconditionnelle de l’euro obéit à des motifs plus subtils. C’est notamment le cas des « élites » politico-médiatiques, qui n’interdisent tout débat sur cette monnaie que parce qu’elles ont investi leur crédibilité dans son éloge, et que la gravité et l’ancienneté de leur erreur les empêchent maintenant de se dédire. Cette monnaie mortifère, qui en un temps record a dévasté les économies européennes, mis au chômage des millions de personnes (et ce n’est qu’un début) et congédié la démocratie, elles la présentaient comme un outil magique qui créerait une Europe avec « moins de chômeurs, plus de prospérité », « une croissance économique plus forte, un emploi amélioré », et « moins de bureaucratie, plus de démocratie »… On comprend qu’elles soient mal à l’aise, et fassent tout pour cadenasser le débat et l’information à ce sujet. Avec succès.
Comment se fait-il, par exemple, qu’avec nos bataillons de journalistes intègres et impartiaux, si peu de gens en France soient au courant que 8 Prix Nobel d’économie sont opposés à l’euro ? Pourquoi, dans la masse colossale d’informations que nous recevons chaque jour sur les sujets les plus variés et les plus futiles, pas une seule ne fait état de cette vérité ? Est-ce un hasard si les « experts » qu’interviewent les journalistes sont quasiment tous favorables à l’euro ? Si les plateaux de télévision sont squattés par les eurolâtres ? Pourquoi ce silence de mort autour des innombrables professeurs d’économie, chercheurs et universitaires qui préconisent de mettre fin à la monnaie unique ? Pourquoi la fin de cette monnaie est-elle toujours assimilée à la fin du monde par les spécialistes autorisés ? Lesquels se gardent bien, en revanche, de dire ce qu’il adviendra si nous poursuivons dans la voie où nous sommes engagés, et à laquelle ils semblent trouver tant de charmes…
Pourquoi ces experts sérieux et rigoureux ne font-ils jamais de scénarios comparés ? Pour quelle raison le seul scénario dont ils parlent est-il le scénario-catastrophe de la sortie de l’euro ? Pourquoi pas un seul de ces brillants spécialistes n’a-t-il l’idée de mettre en regard le prétendu cataclysme subséquent à la sortie de la monnaie unique avec ce qui se passera si, le conservatisme l’emportant, nous prolongeons l’existence de cette dernière ? Pourquoi sont-ils si prolixes pour décrire les conséquences apocalyptiques de la première option, mais deviennent-ils muets quand il s’agit de dépeindre l’état de l’Europe après encore cinq ou dix ans de leur merveilleuse monnaie ? Pourquoi, surtout, ce mutisme sur le scénario réel, concret, tangible qui se déroule là, maintenant, sous nos yeux, et qui est la conséquence dramatique des options qu’ils ont soutenues et dont ils demandent maintenant le renforcement ?
Ces experts d’appareil, qui ont toujours cautionné les pires décisions et ne doivent de conserver leur crédibilité qu’aux stupéfiantes capacités d’oubli des gens (ainsi qu’à l’effet intimidant de leurs titres ronflants), évoquent avec effroi « l’explosion de la dette » et le « creusement des déficits » en cas de retour à des monnaies adaptées au profil de chaque pays ; et personne ne leur fait remarquer, chiffres à l’appui, que ce n’est pas au futur, mais au passé au présent, et précisément depuis l’adoption de la monnaie unique, que l’on assiste à une « explosion de la dette » et à un « creusement des déficits »… Bref, le scénario-catastrophe, c’est maintenant, et c’est eux.
Ils roulent de gros yeux terrifiés en évoquant l’inflation qui résulterait de l’adoption par la France d’une monnaie sur-mesure ; et ils n’ont pas tort. Mais ils sont éminemment malhonnêtes, car ils ne montrent ainsi qu’une infime partie du tableau. Ils ne parlent pas des vertus d’une politique monétaire appropriée, parmi lesquelles le recouvrement de nos capacités exportatrices, et la baisse concomitante du chômage, donc des charges sociales, donc du coût du travail et de la dette…C’est dans toute l’extension de ses effets qu’il faut juger une décision ; car ce qui compte, c’est la résultante de ces effets. Comment les biens et les maux s’articulent, s’équilibrent, lesquels sont provisoires, lesquels durables, et qu’engendrent-ils à terme : voilà ce qu’il faut se demander. S’obnubiler sur un effet négatif, qui plus est transitoire, est fallacieux. Mais c’est hélas ainsi que les experts assermentés présentent les choses, en les martelant tant et si bien que quasiment tout le monde finit par les accepter…

On en arrive ainsi, aujourd’hui, à un phénomène aussi massif que déplorable : la multiplication des gens intelligents qui ne réfléchissent plus. Des êtres aux cerveaux performants mais qui, quand il s’agit de penser le monde, sont incapables de s’affranchir des stéréotypes et des faux enjeux des médias, et se condamnent ainsi à être perpétuellement à côté de la plaque. Des êtres qui, en se bornant à employer le fade idiome médiatique pour s'expliquer les choses, s’interdisent d’accéder à une compréhension lucide de l’époque. Des êtres qui préfèrent avoir tort ensemble que raison seuls, et qui par dessus tout répugnent à voir leurs certitudes remises en cause. Des êtres qui cumulent les trois principales causes de la bêtise et de l’ignorance : conformisme, paresse, fierté. On adopte par suivisme, on conserve par paresse, on s’arc-boute par fierté…Et pendant ce temps, le réel passe… Mais le réel est jaloux ; il n’aime pas qu’on l’oublie trop longtemps, et finit souvent par se venger assez cruellement de ceux qui le dédaignent. Les temps qui viennent devraient en fournir quelques illustrations.