samedi 10 janvier 2015

Padamalgam



« Il n’est pire mensonge qu’un problème mal posé. »
Bernanos
 

 Les mobilisations pour la liberté d’expression qui ont suivi la tragédie du 7 janvier ont quelque chose d’émouvant. De réconfortant. Ce soulèvement massif et spontané de centaines de milliers d’individus est un événement aussi heureux qu’inattendu. Heureux, car il est toujours réjouissant de constater que le cadavre de l’Occident bouge encore et que, du moins en apparence, l’instinct de soumission n’a pas encore totalement aboli l’instinct de liberté. Inattendu, de la part de gens que le supplice actuel des chrétiens d’Orient — égorgements, crucifixions, esclavage sexuel des femmes et des fillettes — par les mêmes djihadistes, indiffère au plus haut point. Oui, même si l’on peut regretter qu’elle soit très (trop ?) tardive et très partielle, il faut saluer et encourager cette levée en masse contre la barbarie.

Cela étant dit, il serait illusoire, et pour tout dire néfaste, de surestimer la portée de ces mouvements. L’espoir qu’ils peuvent faire naître chez des observateurs hâtifs et optimistes doit hélas être tempéré. Il est à craindre, en effet, que ces soulèvements restent sans suite. Qu’ils ne portent pas de fruits. Qu’il n’en reste que le touchant souvenir d’un grand moment d’émotion collective et d’extase narcissique, où chacun se fantasme en défenseur héroïque de la liberté d’expression mais d’où toute clairvoyance, tout embryon de réflexion sur le problème de fond sont exclus. Paradoxe des communions dans l’indignation : elles suscitent la plupart du temps une hystérie collective qui tétanise l’intelligence et les condamne à n’être en définitive que des gesticulations aussi tapageuses que stériles, dont l’objet d’indignation ressort encore plus incompris qu’il ne l’était initialement.
Ce paradoxe, en l’occurrence, se double d’une contradiction frappante : ces rassemblements ont pour objet présumé de défendre la liberté d’expression, mais ils sont très mal engagés puisqu’ils commencent par interdire la libre expression de certaines paroles. Ils chérissent l’insolence, l’irrévérence, l’iconoclasme de Charlie Hebdo, mais s’empressent de proscrire certains propos iconoclastes. Ils prétendent s’opposer à la censure, mais se signalent précisément par une censure hargneuse et despotique de certaines analyses de la situation. Ils dénoncent le sectarisme et l’intolérance, mais ne tolèrent pas que s’y expriment librement certaines opinions.
« Pas d’amalgame ! » : voilà le mot d’ordre que glapissent en permanence ces doux soldats de la liberté. Voilà l’injonction comminatoire qui scande tous les discours de ces grands tolérants. Voilà le tabou qu’entendent imposer ces magnifiques briseurs de tabous ; voilà l’intimidation qu’ils exercent — après s’y être eux-mêmes soumis — tout en appelant fièrement à ne pas céder aux intimidations.
Vive la liberté d’expression, donc, mais interdiction d’établir un quelconque lien entre l’islam et des individus criant « Allah Akbar » ou « Nous avons vengé le prophète Mahomet ». Bah oui, enfin, quelle idée ! Comment êtes-vous câblé pour faire des raccourcis pareils ? Vous avez l’esprit bien farfelu, décidément ! Vous êtes un dangereux extrémiste, attention ! Un islamophobe, ça ne fait aucun doute ! Vous pensez vraiment que « Allah Akbar » est une locution musulmane ? On vous aura mal renseigné ! Vous avez dû lire de la propagande d’extrême-droite, c’est ça ! Pour proférer des sottises pareilles ! Vous êtes manipulé ! Un peu d’esprit critique, voyons ! Un peu de bon sens ! Mahomet n’a rien à voir avec l’islam ! C’est l’évidence même ! Informez-vous, enfin !
Ces Jean Moulin en carton prétendent combattre les censeurs, mais il y a longtemps qu’ils s’y sont soumis. Qu’ils participent à des manifestations monstres ou envoient des tweets grandiloquents pour clamer leur amour de la liberté d’expression et des droits de l’homme ne change rien à l’imposture que constitue leur engagement moutonnier et éphémère. Ils peuvent bien défiler en combinaison de combat « Je suis Charlie », ou affronter le Mal à coups de tweets antiterroristes (aussi efficaces que courageux — d’ailleurs, qu’attend le GIGN pour ouvrir un compte twitter ?), la vérité est qu’ils se soumettent scrupuleusement, et précisément, et depuis bien longtemps, à la revendication des terroristes : l’interdiction de critiquer l’islam.
Ils sont ainsi les complices objectifs, ou plus exactement les esclaves objectifs, de ces gens qu’ils prétendent combattre. Ces collabos peuvent toujours parader par centaines de milliers pour s’encenser mutuellement d’être de magnifiques résistants, ils peuvent toujours s’activer narcissiquement, communier dans une ivresse collective qui les empêche de distinguer nettement leur duperie, la vérité est qu’ils ont capitulé. Ils peuvent gueuler jusqu’à l’hypnose « Liberté d’expression ! » afin de se donner bonne conscience et de faire oublier, d’abord à eux-mêmes, qu’ils ne sont plus libres de s’exprimer : il y a belle lurette qu’ils ne la défendent plus, cette liberté d’expression. En tout cas pas là où elle est en danger.
Car il ne faut pas se payer de mots ; il faut remettre en question les discours des faussaires et des enfumeurs habituels, qui croient gagner à mal nommer les choses : ce n’est pas la sacro-sainte Liberté d’Expression, concept flou et fourre-tout, qui est en danger dans cette affaire ; ce n’est pas contre elle que les terroristes ont frappé : c’est contre la liberté de critiquer l’islam. Et seulement contre elle. C’est parce que Charlie Hebdo était l’une des dernières incarnations de cette liberté qu’il a été décimé ; c’est parce que ses dessinateurs refusaient de se soumettre à un interdit religieux qu’ils sont morts. Cet interdit, en revanche, est parfaitement intégré par nos élites politiques et culturelles, qui le propagent servilement depuis des décennies, ainsi que par l’immense majorité de nos concitoyens.
C’est pour cela que leurs t-shirts « Je suis Charlie », en plus d’être d’un ridicule achevé, sont abjects : tous ces gens ne sont pas du tout Charlie. Ils en sont même les plus indignes, les plus lâches, les plus odieuses antithèses. « Charlie », comme disent ces usurpateurs, ne s’interdisait pas d’éreinter férocement — et parfois bêtement — l’islam ; eux deviennent tout flageolants à la simple idée de prononcer ce mot. « Charlie » avait le courage, malgré les intimidations et les attaques, de persister à critiquer l’islam (dire cela n’implique pas nécessairement de souscrire au contenu de ces critiques, mais à leur principe, qui est celui du libre examen de tout) ; eux rampent depuis longtemps devant leurs nouveaux maîtres. Ils vivent à genoux, et ils mourront à genoux, pour paraphraser l’un des défunts dessinateurs.
Ces collabos qui posent au résistant ont d’ailleurs le padamalgam à géométrie variable : leur condamnation de tous les amalgames aurai-elle été si vive, si inflexible si les terroristes avaient crié « Vive le Pape » ou « Vive Marine Le Pen » ? Il est permis d’en douter… Oui, il serait instructif de faire des scénarios comparés ; de mettre en regard les discours entendus ces trois derniers jours, et ceux qui auraient été prononcés si ce carnage avait été commis au nom du Pape ou de Marine Le Pen… Il est en outre assez piquant de voir ces champions du « pas d’amalgame » le pratiquer abondamment en faisant peser une suspicion d’islamophobie sur toute critique de l’islamisme, accréditant ainsi l’idée qu’islamisme et islam sont une seule et même chose…
Hémiplégique est également leur amour de la liberté d’expression, qui ne semblait pas aussi fervent quand, il y a quelques semaines, des associations lancèrent une fatwa contre Eric Zemmour et exigèrent sa disparition du paysage médiatique (pour des propos concernant l’islam, quelle étrange coïncidence). On ne vit pas, alors, beaucoup de gens descendre dans la rue affublés d’un t-shirt « Je suis Eric ». Mais on me rétorquera qu’il n’y avait pas mort d’homme… sans s’aviser que la défense de la liberté d’expression est un bloc, et que toute concession aux censeurs accroît leur violence.

Mais pas d’amalgame, donc. Ces évènements atroces auraient pu, auraient dû nous dessiller les yeux. Au contraire, nous redoublons d’aveuglement ; nous nous livrons à une surenchère dans l’angélisme et le déni. Des décennies de conditionnement, d’intimidations, de terreur intellectuelle nous empêchent de voir avec lucidité ce qui se passe. Ces assassinats destinés à venger le prophète n’ont donc « rien à voir avec l’islam », assène sentencieusement la masse des perroquets qui n’a jamais lu une ligne du Coran. « Surtout, surtout, pas d’amalgame ! » bêlent ces incultes qui ignorent tout de la vie du prophète Mahomet. « Ces gens là ne sont pas des musulmans ! » jappent ces dociles toutous qui refusent obstinément de s’intéresser aux modalités de la vie au Qatar, en Arabie saoudite, et dans bon nombre d’autres pays où règne l’enchanteresse loi islamique…
Ces faux-amis des musulmans ne comprennent pas que leur défense moutonnière et ignorante de l’islam est le pire cadeau que l’on puisse faire aux millions de musulmans qui vivent leur foi de manière pacifique, dans un compromis avec la sécularité des sociétés européennes, et qui n’ont aucune envie de subir les sévérités d’un islam rigoriste. Il y a en effet des centaines de façons de vivre l’islam, comme le prouve la diversité des pratiques à travers le monde ; il y a des millions de musulmans qui ne tourneront jamais terroristes ou talibans, et qui condamnent la barbarie qui s’est exprimée ces jours-ci. Ils doivent être considérés avec fraternité et bienveillance. Mais les égards et le respect dus à ces musulmans ne changent hélas rien à cette vérité rigoureuse : le Coran et la vie du Prophète regorgent d’incitations à la violence. C’est avec une conscience aiguë de cette vérité qu’il faut aborder la question de l’islam, non pas en faisant peser une présomption de culpabilité sur l’ensemble des musulmans, non pas en instaurant un climat de défiance, mais au contraire parce que la naïveté et l’aveuglement volontaire se révèlent toujours, à plus ou moins long terme, les pires ennemis d’une relation saine, respectueuse et paisible.

Il faut donc envoyer foutre les petits terroristes intellectuels, les bataillons de capitulards qui voudraient faire passer leur lâcheté pour de la tolérance, leur soumission pour de l’ouverture à l’Autre, leur abdication de tout esprit critique pour de l’ouverture d’esprit. Il faut avoir le courage, non pas d’enfiler un t-shirt « Où est Charlie » ou de combattre le terrorisme avec des rafales de tweets, mais de chercher à comprendre pourquoi nous en sommes là. Evoquer les politiques d’immigration massive suivies depuis 40 ans, la faillite de l’assimilation, le développement subséquent d’un islamisme radical de plus en plus hostile à l’Occident. Surtout, il faut comprendre pourquoi l’échec de l’assimilation était inéluctable, indépendamment des renoncements politiques qui l’ont accéléré : regarder en face la vacuité de ce qu’est devenue la « civilisation » occidentale, son inconsistance, sa haine de son passé glorieux, l’aridité de ses « valeurs », son matérialisme absurde et insipide, et surtout son refus de la transcendance, son invivable vide spirituel. On n’assimile pas les gens à du vide…
« Détruisez le christianisme et vous aurez l’islam » avait prophétisé Chateaubriand dès 1840. Méditer cette phrase nous fournirait sans doute davantage de clefs pour comprendre le présent que de répéter comme des robots « Je suis Charlie ». Mais nous n’en ferons rien. Nous préférons les incantations à la réflexion. Les mots d’ordre à la discussion. Les abstractions idéologiques à la lucidité. Nous ne sortons pas de la pensée magique. Le poids de l’habitude… De la fierté, également : nous ne sommes par prêts à admettre que ce que nous croyons penser est un tissu de contrevérités, de poncifs médiatiques qu’on nous a rentrés dans le crâne à grands coups de propagande. Nous ne pouvons pas reconnaître que depuis quarante ans, nous nous faisons balader, endormir, duper : la blessure narcissique serait trop douloureuse. Le changement de logiciel que réclame la situation ne se fera donc pas. Il demande trop d’efforts, et trop d’humilité. Nous persisterons dans l’aveuglement et l’angélisme, cet angélisme qui mène toujours à la barbarie. Comme nous l’apprend l’Histoire. Comme le rappellent les évènements de cette semaine. Comme ne manqueront pas de l’illustrer les tragédies qui viennent.